« Animal en ville : repenser notre cohabitation de manière plus globale »

Intégrer des animaux en liberté dans Paris ou Milan, telle est la proposition des créateurs Andrea Branzi et Stefano Boeri à travers l’exposition « Animaux dans la Ville » (à Paris jusqu’au 28 février 2026). Une projection imaginaire qui invite à s’interroger sur la place des animaux en ville et à envisager une meilleure façon de coexister.

Animal & Nous
4 min ⋅ 16/12/2025

« Animal en ville : repenser notre cohabitation de manière plus globale »

L’extension de l’espace urbain et la réduction des espaces naturels ont reconfiguré la présence animale. Comment les villes peuvent-elles évoluer pour un partage du territoire harmonieux entre les humains et la faune domestique et sauvage ? Comment repenser notre cohabitation dans le respect de chacun ? Entretien avec Jean Estebanez, enseignant-chercheur spécialisé dans la géographie des relations entre humains et animaux.

Plus de 60 % des Français possèdent un animal de compagnie (source : baromètre réalisé par Odoxa pour la Facco 2024-2025) © KBourgueilPlus de 60 % des Français possèdent un animal de compagnie (source : baromètre réalisé par Odoxa pour la Facco 2024-2025) © KBourgueil

Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à la place de l’animal en ville ?

J’ai tout d’abord étudié un lieu spécifique : le jardin zoologique que l’on retrouve dans la plupart des régions du monde. Cet endroit permet de déployer toute une réflexion autour de la nature, de l’exotisme, du sauvage et de l’organisation de la rencontre entre humains et animaux. Je me suis ensuite intéressé à la dimension sociale de ces relations autour de l’indésirabilité animale en ville, - quels animaux sont acceptés, lesquels ne le sont pas, - et comment cela varie en fonction des contextes historiques mais aussi géographiques. Il existe une pluralité de relations avec les animaux, différentes selon les époques et les contextes urbains.

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

L’animal familier et notamment le chien reflète bien les variations sociales et historiques de nos relations aux animaux. La réduction progressive du chien errant dans des villes telles que Paris, Londres ou New York, au profit de l’émergence de chiens présents dans les foyers, a transformé notre rapport avec cette espèce pourtant domestiquée depuis très longtemps. Encadrée par des normes (l’usage de la laisse, l’interdiction d’accéder à certains lieux, l’identification obligatoire…), notre relation avec le chien diffère de celle observée dans d’autres régions du monde. En Inde, par exemple, certains chiens n’ont pas de propriétaire attitré et sont nourris par les gens du quartier.

Comment expliquez-vous que le chat soit davantage toléré comme animal errant ?

Sa circulation est perçue comme moins problématique car on lui prête une autonomie plus grande que celle que l’on accorde au chien. C’est aussi une question de taille, de discrétion, de dangerosité. On soupçonne moins la transmission de maladies liées aux chats alors que le chien a longtemps été associé à la rage. Cependant, notre relation au chat libre a aussi évolué. On contrôle désormais sa reproduction, on interdit son nourrissage dans les espaces publics et on limite les espaces où il peut se réfugier.

Qu’avez-vous pu observer sur notre cohabitation en ville avec les autres espèces ?

Les espèces liminaires sont différemment appréciées en fonction des cultures et des représentations locales. Les rats ou les pigeons, par exemple, vont être associés à des formes de dégradation de l’espace urbain, à la prolifération de maladies et à un dysfonctionnement des lois quand leur nombre augmente.
La présence d’animaux autrefois considérés comme des nuisances peut devenir positive. C’est le cas des abeilles pour lesquelles on installe aujourd’hui des ruches et des hôtels à insectes. A l’inverse, les perruches, animaux exotiques qui se sont très bien adaptés à l’espace urbain, étaient à leur arrivée associées à des éléments positifs : la couleur, la joie, le dépaysement. Mais leur multiplication et leur cri strident ont progressivement transformé notre relation. La population se montre désormais beaucoup moins émerveillée et cherche à limiter leur présence.

Quel constat pouvons-nous en tirer sur notre relation aux animaux ?

Un animal ne garde pas forcément le même statut sur des durées très longues. Notre rapport peut évoluer rapidement en fonction de notre capacité à contrôler son nombre et à le cantonner dans un espace que l’on juge approprié. On tolère par exemple très bien les insectes dans les noues (fossé végétalisé large et peu profond) ou sur les toits végétalisés mais pas chez soi. Même les animaux très protégés du zoo changent de statut s’ils sortent de l’espace qui leur est accordé. Ils deviennent alors potentiellement dangereux et nuisibles.

Qu’est-ce qui nuit le plus à la cohabitation homme-animal en ville ?

L’espace urbain propose des formes d’habitats très minéraux qui conviennent à peu d’animaux. Les constructions modernes, sans anfractuosités, sont très néfastes pour les oiseaux, par exemple, qui ne peuvent plus s’abriter. L’extension de l’espace urbain et l’artificialisation des sols entraînent la disparition de nombreuses espèces. Il est cependant difficile de considérer la ville de manière unique car chacune offre des milieux de vie très différents. On peut aménager des villes moins mortifères pour les animaux mais prendre des mesures uniquement techniques ne suffira pas à régler le problème. L’enjeu est plus large : il faut repenser notre relation au vivant de manière plus globale.

Qu’est-ce qui peut aider une espèce animale à être mieux acceptée ?

Certains animaux se sont adaptés à la vie citadine. Le renard, par exemple, a appris à être discret et à éviter le contact avec les humains. Grâce à cette forme d’apprentissage, son image a évolué positivement. Dès qu’un animal arrive en nombre dans les espaces urbains et ne se comporte pas selon nos attentes, il devient indésirable. On l’observe avec le sanglier. Il ne se cache pas, est puissant et occasionne des dégâts. Vu pendant longtemps comme un animal iconique des forêts, il est aujourd’hui perçu comme un « problème à réguler ».

Certains lieux publics fermés (centre commerciaux, cinéma...) deviennent « dog friendly ». Est-ce le signe d’une meilleure cohabitation ou plutôt un moyen de la renforcer ?

Ces initiatives plus ouvertes, plus permissives concernent des animaux dont on attend un certain type de comportement et sont encadrées par des règles précises. La place des animaux familiers est devenue un enjeu de politique publique. Favoriser certains types d’animaux c’est aussi une façon de se distinguer sur le marché commercial. Au-delà d’une meilleure cohabitation, il est intéressant d’analyser avec quels animaux on souhaite vivre plus en harmonie et dans quel but.

On peut justement s’interroger en voyant paître des moutons ou des chèvres en ville dans des espaces souvent restreints et pas forcément adaptés…

A l’origine, cette initiative avait pour but de conserver les marais mais elle s’est, dans certains cas, transformée en un produit clé en main pour des collectivités. Certaines sociétés livrent des moutons puis, quand l’animal n’est plus utile, elles le revendent à l’abattoir. Cet exemple montre les écarts qui existent entre la vision enchantée du retour des animaux en ville et la réalité des pratiques. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’effets positifs. Avoir des moutons en ville peut relever de pratiques d’élevage qui valorisent la création de multiples liens ou de productions intensives dans lesquelles les animaux sont considérés comme des objets.

A quoi pourrait ressembler une cohabitation homme-animal idéale ?

On peut imaginer combiner l’éducation des animaux et des humains avec une forme d’apprentissage mutuel. De nouveaux schémas d’entente pourraient se construire. L’Inde, où il existe plusieurs façons d’être un chien, offre un exemple intéressant. C’est le fruit d’une longue histoire sociale entre les humains et les animaux.
Je n’ai pas de modèle de la ville parfaite du futur. L’essentiel est de favoriser les espaces ouverts pour permettre une pluralité de relation aux animaux.

Propos recueillis par Karelle Bourgueil

Pour aller plus loin 

  • Conférence « Chat sauvage, chat libre ou domestique : évolution du chat dans notre société »

Une conférence menée par Thierry Bedossa, vétérinaire et président fondateur de l’association AVA (Agir pour la Vie Animale) et Sarah Jeannin, éthologue, psychologue clinicienne et chercheure.

Quand : Mercredi 17 décembre 2025 à 19h30
Où : Mairie du 18e - 1, place Jules Joffrin, Paris 18e
Plus d’infos :
https://mairie18.paris.fr/pages/animal-en-ville-21950

  • A lire

Zoos - Aux lisières du domestique de Jean Estebanez

Humains et animaux - Une géographie de relations de Jean Estebanez

Pour mieux comprendre 

  • Documentaire « Sanglier, la bête noire » de Matthieu Maillet

Dans les forêts, les champs ou en périphérie des villes, la cohabitation avec le sanglier s'est fortement dégradée en raison de sa surpopulation. L’écologue et géographe Raphaël Mathevet cherche à comprendre les tensions générées par l’animal et à élaborer des stratégies pour restaurer cette cohabitation autrefois harmonieuse.

Quand : jusqu’au 2 janvier 2026

Où : sur Arte.tv

Pour flâner et s’évader dans les couloirs du métro parisien

  • Exposition « Animaux dans la Ville »

La Fondation Cartier pour l’art contemporain et la RATP présentent « Animaux dans la Ville », un projet inédit des créateurs Andrea Branzi et Stefano Boeri. « Animaux dans la Ville » réunit trois étapes d’une réflexion menée sur la ville entre 2008 et 2023, explorant comment l’architecture et l’urbanisme peuvent prendre en compte et intégrer la vie des animaux qui partagent nos environnements.

Quand : jusqu’au samedi 28 février 2026
Où : Galerie Valois - Métro Palais-Royal - Musée du Louvre - Paris 1er

Pour faire du shopping avec son chien

  • Le centre commercial Beaugrenelle accueille désormais les chiens (en laisse)


Où : 12, rue Linois, Paris 15e

Animal & Nous

Par Karelle Bourgueil

Journaliste / rédactrice freelance passionnée par l’éthologie, la place des animaux dans la société et notre rapport au monde animal, j’exerce également comme intervenante en médiation par l’animal.

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Plus qu’au lien homme-animal, c’est à notre rapport au vivant dans son ensemble que nous allons nous intéresser dans cette interview. Nous sommes entourés d'alliés précieux : micro-organismes, animaux et végétaux, riches d’une expérience de 3,8 milliards d’années sur Terre. Comment pouvons-nous nous en inspirer ? Le biomimétisme livre des réponses.