« Il faut laisser les chiens être chien »
Vous avez un chien et voulez mieux le comprendre, vous vous apprêtez à adopter un chien et souhaitez connaitre ses besoins ? La bande dessinée « Comprendre les chiens » vous donne les clés pour réussir. L’éducateur canin, Nitsan Lir, coauteur de cette bande dessinée, propose une approche basée sur la confiance, la coopération et le respect de la vraie nature du chien.
Nitsan Lir, fondateur du centre canin Dogmanship et coauteur de la BD "Comprendre les chiens" publiée aux éditions Les Arènes en octobre 2025.
Comment en êtes-vous venu à vous intéresser aux chiens ?
Entraineur de chevaux et moniteur d’équitation, j’ai toujours vécu entouré de chiens. Tout se passait bien au haras ou à la maison mais lors de mes sorties en ville, cela se compliquait. J’ai réalisé que certaines personnes ne savaient plus vivre avec les chiens, en avaient peur et les empêchaient d’interagir avec leurs congénères. Mes chiens étaient frustrés. Comme un déclic, j’ai eu envie de creuser le sujet. J’ai suivi des formations, obtenu un diplôme d’état et je suis devenu éducateur canin.
Comment expliquez-vous que malgré des milliers d’années de cohabitation avec les chiens on peine encore à les comprendre ?
Notre relation aux chiens s’est dégradée. Avant la révolution industrielle, les humains vivaient au contact des chiens aussi bien en ville qu’à la campagne. Ils faisaient partie de notre environnement que ce soit pour la garde des troupeaux, la chasse... Nous étions davantage connectés aux animaux et à la nature. Mais le mode de vie moderne nous a fait oublier beaucoup d’éléments logiques et intuitifs. Aujourd’hui, on a besoin d’une piqûre de rappel.
La notion « être chien » revient à plusieurs reprises dans la bande dessinée. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
Quand on choisit de prendre un chien, on oublie souvent que c’est un être vivant avec des besoins spécifiques liés à son espèce. On fait beaucoup d’anthropomorphisme et cela engendre des problèmes de comportement. Les chiens font un grand effort pour s’adapter et s’intégrer dans notre mode de vie moderne. Notre responsabilité est de comprendre qui ils sont et connaître leurs besoins vitaux et fondamentaux. Il faut laisser les chiens être chien, notamment leur permettre de côtoyer des congénères pour apprendre le langage canin. Être chien, ce n’est pas uniquement sortir faire ses besoins, mastiquer ou manger. Être chien, c’est aussi développer une vie sociale.
Vous proposez une crèche éducative. Comment cela fonctionne-t-il ?
La crèche n’est pas une garderie. Les chiens viennent passer la journée entre eux en liberté. J’essaie d’intervenir le moins possible. Je les laisse être eux-mêmes, prendre des initiatives. Certains préfèrent explorer et renifler, d’autres avoir des relations avec leurs congénères. Suivant les périodes de sa vie, le même chien aura des comportements, des intérêts et des besoins différents. Les chiots, par exemple, observent les adultes pour apprendre et découvrent la vie olfactive.
De quoi manquent le plus nos chiens compagnons ?
Cela dépend des individus, de leur caractère, de leur tempérament et de leur mode de vie. On pense à tort, par exemple, que si un chien vit à la campagne dans une maison avec un jardin, il sera plus heureux que dans un appartement en ville. S’il ne sort jamais de son jardin, - comme c’est le cas de la plupart des chiens vivant à la campagne-, il n’est confronté à aucune nouveauté, à aucune odeur de congénères. Il n’est ni socialisé, ni stimulé. C’est pourquoi la plupart des chiens en jardin restent près du portail, aboient et courent après tout ce qui bouge. Ils sont frustrés.
Cette bande dessinée rectifie plusieurs de nos croyances. Quelle idée reçue nuit le plus à une bonne relation avec son chien ?
On part souvent en balade avec l’objectif de défouler physiquement son chien et on avance vite. Si on compare la taille de nos jambes à celle de ses pattes, on comprend mieux combien il est alors contraint de se presser. Si on ne ralentit pas, le chien n’a pas la possibilité d’explorer. Frustré, il se met à tirer sur la laisse pour espérer gagner un peu de temps d’exploration. Et s’il n’a pas pu s’y consacrer suffisamment, il rentre stressé à la maison. Quand j’observe les chiens en liberté, ils ne courent presque jamais. Ils reniflent, explorent, marchent en faisant des zigzags, attendent, observent. Ils prennent le temps. Leur besoin ne s’arrête pas à renifler avant d’uriner. Sentir les odeurs leur permet de comprendre leur environnement, ce qu’il se passe autour. L’être humain est plutôt visuel et verbal mais les chiens vivent dans un monde olfactif. Ils ont besoin de renifler pour comprendre. Si on les entraine dans des activités sportives, comme le canicross VTT, les chiens participent par générosité. Mais si on leur laisse le choix, tous choisissent de marcher en prenant le temps de découvrir les odeurs qui les entourent.
Vous parlez également de l’alimentation…
Nous nourrissons nos chiens en privilégiant notre confort et le contrôle. Un sac de croquettes ne prend pas de place dans le frigo. On en donne deux fois par jour et on pense que le chien aime cette nourriture car il mange tout rapidement. On est loin de la vérité. En limitant la quantité et la fréquence d’un besoin vital pour le chien, cela envoie à son cerveau le signal de faire des réserves. On voit aujourd’hui de plus en plus de chien en surpoids ou même obèses. Les chiens mangent vite et toute leur gamelle car ils savent qu’ils sont rationnés mais aussi parce que les croquettes industrielles ne contiennent pas forcément tous les aliments nutritifs dont ils ont besoin. Ainsi, nos chiens développent une obsession pour la nourriture. Ce n’est pas parce qu’ils sont voleurs ou gourmands, ils cherchent juste des éléments nutritifs, des minéraux, des vitamines, des acides aminés qui n’existent pas dans leur alimentation. Cela peut même les entrainer à les chercher ailleurs et à manger toute sorte de choses dangereuses : cailloux, terre, objets en fer…
Est-il possible d’adopter ces nouvelles habitudes tout au long de la vie du chien ?
Oui, on peut modifier le mode d’alimentation à n’importe quel moment de leur vie. On leur laisse l’eau à volonté et pour autant ils ne boivent pas non-stop. C’est pareil pour les chiens qui ont accès à la nourriture en libre-service. Ils mangent la quantité dont ils ont besoin et parfois même moins que lorsqu’ils étaient rationnés. Grâce à ce nouveau mode d’alimentation, le chien devient plus apaisé, plus à l’aise, moins obsédé par la nourriture. Cela améliore sa vie et le rend plus apte à coopérer. Mais il y a un protocole à suivre pour passer au libre-service et à l’introduction d’autres aliments surtout pour les chiens qui ont l’habitude de manger deux fois par jour et uniquement des croquettes. La démarche doit être individualisée.
Est-il nécessaire de faire le deuil de certaines attentes pour améliorer sa relation avec son chien ?
La plupart du temps les gens prennent un chien pour de mauvaises raisons : occuper les enfants, tester leur relation avant d’avoir un bébé, combler une solitude, avoir un gardien... Ces attentes tournent autour de nous mais n’ont rien à voir avec ce qu’est un chien. Cela engendre des déceptions. Le chien est alors abandonné car il ne correspond pas aux attentes. Avant d’en adopter un, il faut réfléchir au type de chien qui nous correspond, penser à sa taille adulte, évaluer si on peut gérer, si on dispose d’assez de place dans notre maison, dans notre famille.
Vous évoquez dans la bande dessinée que pour résoudre des problèmes de cohabitation une éducation mutuelle homme-chien est nécessaire. Qu’entendez-vous par là ?
Pour parvenir à un travail d’équipe, il faut un respect mutuel. Une relation, c’est quelque chose de dynamique. Ça se construit au fil du temps.
Certains se plaignent que le chien n’écoute pas, vit sa vie. Mais trop souvent on isole le chien en lui interdisant l’accès aux pièces de vie familiale et en le faisant dormir dans le garage. Petit à petit, sans faire attention, on exclut le chien de notre vie. Il n’est alors pas étonnant qu’il ne coopère pas quand on lui demande quelque chose.
Une autre erreur consiste à développer la relation avec des friandises. Ainsi, on apprend au chien à accomplir certaines choses pour avoir une friandise mais pas pour être avec nous ou pour nous. Le jour où une stimulation plus forte se présente ou s’il n’a pas faim, cela ne fonctionne plus. Au lieu de développer notre lien avec lui, nous sommes devenus une brouette de friandises !
La relation se travaille au quotidien et ne se construit pas à sens unique. Il faut de la confiance, de la communication, développer la coopération. Les chiens sont tellement généreux qu’ils sont prêts à tout pour nous mais ils ont besoin de savoir que nous sommes là pour eux. C’est la base de toute relation, même entre humains. Pour coopérer un chien doit percevoir que l’on comprend ses besoins et qu’on le considère comme un être vivant, sensible et intelligent.
Propos recueillis par Karelle Bourgueil
BD “Comprendre les chiens” - Editions Les Arènes.
Et si les chiens prenaient le pouvoir…
Dans la bande dessinée “Le meilleur ami du chien”, du comportementaliste canin Olivier Lhote et illustrée par Guillaume Guerse, l’homme est devenu l’animal domestique des chiens.
Un album plein d’humour sur la relation que nous entretenons avec nos amis à quatre pattes et qui dénonce certains travers de notre société.

Et si vous préférez le format livre…
L’auteure du podcast “Dans la tête des chiens”, Alice Mignot, psychologue clinicienne et docteure en éthologie et anthropologie, vient de publier “Dans la tête des chiens – Ecoutez ce que votre chien veut vous dire”.
Un guide pour toutes celles et ceux qui souhaitent mieux comprendre leur compagnon à quatre pattes et construire avec lui une relation harmonieuse, fondée sur la connaissance et la bienveillance.

Et si c’était les chiens qui en parlaient le mieux…
Le podcast de Goldie et Frenchie
