« Les animaux sont mes professeurs »
Éleveuse de bovins dans le Cantal, formatrice et comportementaliste animalière, Pauline Garcia invite les éleveurs à repenser leur pratique d’élevage. A travers des formations, elle les aide à mieux comprendre leurs animaux et à développer une relation homme-animal plus harmonieuse. Une approche éthologique qui contribue tout autant au bien-être des bovins qu’à celui des éleveurs.
Crédit : Pauline Garcia
Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à la relation entre les éleveurs et leur troupeau ?
Quand j’ai commencé mon activité de comportementaliste animalière dans le Cantal, où l’on trouve plus de bovins que d’humains, mon regard s’est naturellement porté sur cette espèce. Puis, en me formant au métier d’agricultrice et en vivant au quotidien avec mes vaches, j’ai vite compris que si l’on n’entretient pas de relation positive avec ces animaux, les tensions sont nombreuses. Avoir des animaux coopérants permet de réduire les risques. Je me suis donc intéressée au moyen de créer une relation avec un bovin et de l’entretenir au quotidien. J’ai ensuite déployé ces méthodes à travers des formations.
Quels indicateurs permettent d’évaluer la qualité de la relation entre un éleveur et ses animaux ?
Il est possible de réaliser un test de fuite. On s’approche du troupeau en gardant une posture peu imposante, c’est-à-dire avec les épaules basses, le regard baissé, une main légèrement en avant et en se déplaçant lentement. On observe alors plusieurs types de réactions : soit les animaux restent immobiles et acceptent notre rencontre, soit ils prennent les devants et viennent vers nous volontairement, soit on a des animaux très fuyants qui ne supportent pas l’approche et montrent beaucoup de stress si on impose le contact.
Concrètement, comment un éleveur peut-il améliorer les liens avec son troupeau ?
Pour créer et développer positivement la relation, il faut procéder par petits pas au quotidien. Le mieux est de commencer à entretenir des interactions positives avec l’animal dès sa naissance, en complément des apprentissages et des soins apportés par sa mère. L’idée n’est pas de se comporter en mère de substitution mais de lui faire comprendre que l’humain est intéressant à travers des actions positives : gratter le veau à certains endroits pour l’apaiser, lui donner des petites récompenses alimentaires à la main, enrichir son environnement. Ces petits pas, introduits régulièrement dans la relation, vont permettre au jeune bovin de constater que l’humain est un élément positif avec lequel il aura envie d’interagir.
Existe-t-il un mimétisme avec le comportement du reste du troupeau envers l’humain ?
Oui, tout à fait. Je conseille aux éleveurs qui ont un bon rapport avec leurs vaches de passer du temps avec elles pour que les veaux observent les postures positives de leurs mères au contact de l’humain. Par mimétisme, les plus jeunes vont venir s’intéresser à l’éleveur et spontanément exprimer une curiosité envers lui : le toucher, le sentir, le lécher. C’est une approche indirecte efficace si on a des mères dociles et patientes.
Qu’entendez-vous par enrichir leur environnement ?
Les enrichissements que je propose sont inspirés de ceux donnés aux chiens, aux chevaux ou aux animaux dans les zoos. Dans mon propre élevage, j’ai enrichi les parcs des jeunes bovins avec des brosses. Puis, je leur ai proposé des objets à lécher, à mastiquer ou avec lesquels ils peuvent jouer avec leurs têtes. J’ai vite compris qu’un environnement enrichi permet au jeune bovin d’exprimer ses comportements naturels et d’être acteur de son environnement. C’est lui qui choisit de les utiliser ou de prendre le temps d’explorer. Un animal occupé devient moins peureux, moins farouche et reprend confiance. Ces aménagements ont des conséquences directes dans sa relation avec l’éleveur lors des manipulations.
Crédit : Pauline Garcia
Peut-on dire que plus un éleveur connait ses animaux, mieux il les comprend et plus la relation devient positive ?
Tout à fait. Bien comprendre comment l’animal fonctionne permet de se mettre plus facilement à sa place. Les bovins, par exemple, ne voient pas comme nous. Ils sont très sensibles aux contrastes et à certaines couleurs. Il est donc conseillé de favoriser les vêtements plutôt sombres et mats pour les approcher car tout ce qui est lumineux et réfléchissant peut les effrayer.
Un bovin ne perçoit pas non plus les images à la même vitesse que nous. Son œil a tendance à les accélérer. Des déplacements trop rapides peuvent entrainer des réactions vives : l’animal peut prendre la fuite, donner un coup de pied ou de tête. Les bovins ont une très bonne mémoire. S’ils vivent une interaction sous stress, ils s’en souviendront quand le même type de manipulation se représentera. En comprenant mieux comment ils perçoivent le monde et en adaptant nos gestes et nos comportements en conséquence, on gagne nettement en sécurité et en plaisir dans notre travail quotidien.
Existe-t-il des différences chez les bovins en fonction des races ?
Oui et ces différences sont importantes à connaitre pour mieux appréhender leur tempérament. Par exemple, la vache charolaise est une race allaitante au poids massif, alors qu’une vache Holstein, une race laitière, se montrera plus vive, plus tonique.
Dans le troupeau, chaque individu est différent. Son passif, son bagage génétique et l’apprentissage social reçu par sa mère va influencer le jeune bovin. Il y a aussi les statuts sociaux à prendre en compte. Une vache placée au rang de dominante n’aura pas les mêmes réactions qu’une vache soumise. La première aura tendance à baser ses rapports sociaux sur la force et l’intimidation alors qu’une vache plus soumise sera en hypervigilance et préférera fuir. On ne va donc pas aborder ces deux profils de la même façon mais déployer des actions relationnelles propres à chaque individu.
Vous évoluez au milieu de bovins depuis plus de 10 ans, avez-vous encore l’impression d’apprendre à leurs côtés ?
Les animaux sont mes professeurs. Mon conjoint élève des vaches laitières dans une ferme avec des robots de traite. Les vaches choisissent donc seules quand elles veulent se faire traire. Pour certaines, le robot de traite est un jeu addictif et ludique et pour d’autres uniquement fonctionnel. C’est très intéressant d’observer leur comportement et leur stratégie d’adaptation face aux machines. Les animaux sont très malins. Je suis toujours très surprise de leur capacité d’adaptation face à l’innovation et aux nouvelles solutions proposées pour améliorer leur quotidien.
Crédit : Pauline Garcia
Vous élargissez vos formations auprès d’autres intervenants : vétérinaires, inséminateurs, pareurs… Pourquoi ?
Les humains au contact des bovins ont tout intérêt à adopter la même approche éthologique. Si les éleveurs soignent leur relation avec leur troupeau mais que le vétérinaire intervient sur l’exploitation avec des gestes rapides et une blouse blanche par exemple, le message est contradictoire. Avoir les mêmes connaissances et fonctionner dans le même sens fait gagner du temps et est un gage de sécurité.
Est-ce facile de les convaincre des bienfaits de cette approche ?
Globalement, ils sont ouverts aux changements. Je suis aussi confrontée à certains professionnels récalcitrants mais mon but n’est pas de les convaincre à tout prix. Mon objectif est de semer des graines qui, ensuite vont colporter mon discours. J’ai beaucoup de vétérinaires qui prennent contact avec moi via les réseaux sociaux pour intégrer ces pratiques dans leur consultation. J’enseigne également dans les écoles vétérinaires pour toucher la jeune génération.
Envisagez-vous d’étendre votre pratique à d’autres professionnels ou à d’autres types d’animaux ?
J’ai toujours été intéressée par l’accompagnement des animaux dans les zoos. Si je pouvais collaborer avec des soigneurs pour travailler sur des projets d’enrichissement des parcs de rhinocéros ou d’antilopes par exemple, ça me plairait beaucoup.
Propos recueillis par Karelle Bourgueil
Pour aller plus loin :
Le petit guide illustré du bien-être du bovin de Pauline Garcia
Les 10 règles d’or pour une relation humain-bovin harmonieuse de Pauline Garcia
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Une conférence pour échanger :
“Stress partagé, performances impactées : quand l’humain et l’animal ne font qu’un”
Quand : 7 octobre 2026 - 14h30 / 16h30
Où : Sommet de l’élevage - Clermont-Ferrand
Une exposition à découvrir :
Animal culte
Quand : à partir du 16 octobre 2026
Où : Musée des confluences - Lyon
