« Travailler sur des protocoles de coopération avec le mouton était totalement inédit »
Etudier la façon dont les sons sont traités par le cerveau des moutons : voici l’objet des recherches effectuées par Camille Pluchot dans le cadre de sa thèse. Déterminée à avoir une démarche éthique et respectueuse de l’animal, cette doctorante en neuroéthologie, a choisi de faire collaborer les moutons et de ne pas recourir à l’anesthésie pour réaliser des examens IRM. Elle revient sur le protocole inédit qu’elle a mis en place.
Les interactions positives en dehors des sessions d'entraînement renforcent la confiance.
Quel était l’objet de votre recherche sur les moutons ?
Ma thèse identifie les zones du cerveau qui s’activent préférentiellement pour les bêlements par rapport à d’autres types de sons. Grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), nous avons cartographié de manière non invasive les régions cérébrales impliquées dans le traitement auditif des ovins. Il existe des ressemblances anatomiques au niveau des structures de l’oreille chez le mouton et l’humain. Mais peu d’études avaient été réalisées.
Comment ont été sélectionnés les moutons qui ont participé à cette étude ?
La sélection des animaux a occasionné de nombreuses discussions. Nous avons choisi de travailler avec des agneaux dès leur naissance. Ils ont été choisis parmi ceux placés en allaitement artificiel, soit parce que leur mère avait trop de petits, soit pour des raisons de santé.
Pendant la période de sélection, nous nous sommes rendus à la nurserie deux fois par jour, 7 jours sur 7, pour rencontrer les animaux qui arrivaient au compte-goutte en fonction des naissances.
Selon quels critères les avez-vous choisis ?
On a familiarisé les agneaux avec certains éléments du protocole que nous souhaitions mettre en place : rampe, mousse, chariot. Grâce à ces petits exercices, nous avons choisi ceux qui se montraient les plus familiers et les plus coopératifs. Au final, nous avons sélectionné dix moutons : cinq mâles et cinq femelles.
Quelles étapes ont été mises en place pour habituer les moutons à passer une IRM ?
La machine utilisée, identique à celle employée pour faire passer des examens aux humains, coûte extrêmement cher. Nous avons donc décidé de reproduire une fausse machine en bois et en plastique pour entraîner les moutons dans la bergerie. On leur a appris toutes les étapes nécessaires avant de réaliser l’examen dans la vraie salle.
Nous avons créé une rampe pour qu’ils puissent monter tout seuls sur la table. Petits, il est facile de les porter mais une fois adultes, ils avoisinent les 70 kg ! On leur a ensuite appris à se coucher sur la table puis à accepter qu’elle avance et recule, pour les préparer aux mouvements réels. Puis on les a habitués à mettre leur tête dans une antenne, une sorte de gros tube qui permet d’obtenir des images du cerveau, et à rester immobile plusieurs minutes.
Nous les avons aussi familiarisés avec le bruit de la machine. Lors des examens, le son peut atteindre 120 décibels. Cette étape n’a finalement pas été la plus difficile car en élevage, ils sont déjà habitués à des sons forts : bruit des tracteurs ou des machines agricoles.
Une fausse IRM a été entièrement conçue pour le protocole.
Quelle méthode d’apprentissage avez-vous utilisée ?
Le protocole d’entrainement est basé sur le renforcement positif : l’animal réalise un comportement puis est récompensé pour l’inciter à le reproduire. Définir quel type de récompense utiliser a été difficile. Suivant l’espèce et l’individu, il peut s’agir d’une récompense alimentaire, de félicitations orales ou de caresses. Elle peut aussi varier pour un même individu en fonction de ses envies et de ce qui le motive le plus pour travailler. Dans notre protocole, nous avons associé verbalisations, caresses et récompenses alimentaires mais c’est surtout la dernière forme qui a fonctionné le mieux.
Avec quelle nourriture récompense-t-on un mouton ?
On a testé plusieurs aliments : des carottes, des pommes, des chamallows… Car ces derniers fonctionnent très bien chez les cochons. Mais les moutons n’ont finalement pas été très attirés par le sucré. Au final, ce sont les granulés de leur ration quotidienne qui ont eu le plus de succès. C’était très pratique : ils étaient déjà prêts et il n’y avait pas besoin de les couper ou de les conserver au frais. La seule précaution à prendre a été d’établir une dose journalière maximale pour équilibrer leur ration quotidienne et veiller à leur santé.
Généralement, quand on réalise des IRM avec des animaux, cela se fait sous anesthésie. Pourquoi avez-vous choisi de ne pas y recourir ?
Les agents anesthésiques modifient l’activité cérébrale. Les activations observées sont donc beaucoup plus faibles et offrent des résultats que je jugeais insuffisants. De plus, l’anesthésie peut entrainer des effets secondaires nuisibles à la santé des animaux.
Notre protocole d’entrainement s’inscrit totalement dans le fondement de la démarche éthique appliquée à l’expérimentation animale : le principe des 3R qui consiste à remplacer, réduire et raffiner. Remplacer était impossible dans notre cas car notre étude repose sur le mouton mais en évitant l’anesthésie, on a fait du raffinement : limiter la souffrance de l’animal et optimiser son bien-être. Notre protocole a aussi permis de réduire le nombre d’animaux utilisés pour la recherche car ils sont désormais entrainés et peuvent participer à d’autres recherches sur leur cerveau.
Les interactions positives que vous avez créées avec eux ont-elles facilité votre travail ?
Avoir des animaux qui coopèrent est très important que ce soit pour notre sécurité ou pour la leur. Cela implique de jouer le jeu : si parfois ils n’ont pas envie de travailler, on ne les force pas. On s’adapte à l’animal au jour le jour en fonction de son état et de ses envies. Le succès de notre protocole repose sur la relation positive établie entre l’animal et l’entraîneur.
Combien de temps a duré ce protocole d’entrainement ?
De la naissance des agneaux jusqu’à l’obtention des premières images, il s’est écoulé neuf mois. Les entrainements avaient lieu cinq jours par semaine du lundi au vendredi. Travailler sur des protocoles de coopération avec le mouton était totalement inédit. On n’avait aucun recul car il n’avait jamais été mis en place avant sauf chez le chien. C’est un projet risqué, sans aucune certitude de succès.
Depuis la fin de cette étude, que sont devenus les moutons ?
Ils poursuivent leur vie à la ferme avec le troupeau et continuent de participer à des recherches sur l’apprentissage social chez les ovins.
Ma thèse m’a permis de remettre en question des stéréotypes tenaces sur les moutons, comme « le mouton, c’est bête », « ça suit et c’est tout ». Finalement, on a démontré qu’ils étaient capables de s’engager volontairement dans des tâches complexes.
J’aimerais maintenant développer un projet qui permette d’appliquer ce protocole à d’autres espèces.
Propos recueillis par Karelle Bourgueil
Pour en apprendre plus sur :
Pour explorer le comportement animal d’autres espèces :
Chaque épisode part à la rencontre d’un ou d’une chercheur en étude du comportement animal pour découvrir son parcours, ses travaux et sa vision de l’éthologie.
Le podcast de la Société Française pour l’Etude du Comportement Animal (SFECA)
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