« C’est souvent notre méconnaissance des animaux qui nourrit les préjugés »
Vecteurs de maladie, sales, nuisibles… Les rats cumulent les préjugés depuis des siècles. Les découvertes scientifiques révèlent pourtant une tout autre image de cet animal à l’intelligence remarquable. Dans sa nouvelle bande dessinée « ScéléRats », sortie le 25 juin, Sébastien Moro met en avant la complexité fascinante de ces animaux mal-aimés avec humour et rigueur scientifique.
Comment est née l’idée de cette BD ?
Je m’intéresse aux animaux mal-aimés, méprisés ou considérés comme idiots. Les rats souffrent d’une bien mauvaise image. On les relie à la saleté, aux égouts, aux maladies. J’avais envie de redorer leur blason en m’appuyant sur la recherche scientifique. Je m’attendais à traiter une masse de données absolument effrayante et ce fut le cas !
« ScéléRats » s’appuie sur plus de 1 000 études. En quoi la science peut-elle aider à réhabiliter les rats ?
Comme pour beaucoup d’animaux, c’est souvent notre méconnaissance qui nourrit les préjugés. Grâce à la recherche scientifique, on commence à mieux connaître les rats. On découvre leurs étonnantes capacités et de nombreux points communs entre nos deux espèces.
Quelle découverte sur les rats vous a le plus impressionné ?
Les rats d’une même colonie entretiennent des interactions très positives entre eux : toilettage, assistance... Le partage, la collaboration et les relations positives sont vraiment au centre de leur vie.
Ils s’assistent en permanence et procèdent à des échanges « commerciaux » parfois très complexes. Les rats peuvent troquer du toilettage contre de la nourriture, ou s’échanger différents types de nourriture. Et si celle qu’on leur donne est de faible qualité, ils ont tendance à rendre la pareille ! Au contraire, si un rat estime qu’on lui a rendu un grand service, il en rendra un en retour de plus grande valeur. Ce sont des animaux extrêmement collaboratifs et coopératifs, très loin de l’image que l’on se fait d’eux.
Une autre découverte m’a particulièrement marqué. Des travaux en cours révèlent que les rats possèdent un équivalent de mémoire épisodique extrêmement complexe. Cette mémoire donne à un individu la capacité de revivre des moments de sa propre vie. Elle fait partie des éléments constitutifs de la personnalité d’un individu et de sa conscience de lui-même.
Plus on utilise les rats pour étudier les capacités humaines, et plus on se rend compte de l’incroyable richesse de leur monde mental. Ces découvertes et ces similitudes surprennent autant qu’elles interrogent. Elles soulèvent des questions éthiques sur la façon dont nous les traitons.
Qu’est-ce qui pourrait être mis en place pour réussir à établir une relation plus apaisée entre les hommes et les rats ?
Concernant les rats sauvages, la problématique principale est la gestion des populations. Leur présence et leur surnombre est souvent la conséquence de problèmes de gestion urbaine liés à l’humain. C’est simple : si les rats débarquent, c’est qu’il y a un problème d’hygiène (déchets, mauvais entretien du bâti), ou de systèmes mal pensés pour prendre en compte ces animaux (compost ouvert).
Dans de nombreuses villes, quand la présence de rats est signalée à plusieurs reprises, on envoie une équipe de dératiseurs. Puis, si les habitants ne se manifestent plus, on considère que le problème est réglé. Il n’y a ni évaluation, ni contrôle. On dépense donc de l’argent, sans savoir si cela a permis de régler le problème.
La méthode privilégiée aujourd’hui pour tuer les rats fait partie des méthodes de mise à mort les plus violentes parmi toutes celles infligées aux animaux : les rodenticides. Ces anticoagulants font mourir les rats sur plusieurs jours d’hémorragie interne. C’est une méthode extrêmement douloureuse et finalement peu efficace car il est très difficile d’empoisonner les individus dominants. Ils sont plus méfiants que les autres et, comme chez de nombreuses espèces animales, ce sont eux qui se reproduisent le plus. Du coup, si l’utilisation du rodenticide élimine une grande partie de la colonie sur le moment, cette méthode n’empêche pas qu’elle se reforme très rapidement.
Quelle méthode pourrait être privilégiée ?
Un rat sauvage dépasse rarement l’âge 1 an mais il se reproduit plusieurs fois au cours de sa vie. La solution pour limiter la surpopulation serait plutôt d’utiliser des appâts contraceptifs. Quelques produits sont d’ores et déjà autorisés aux Etats-Unis et semblent produire des résultats intéressants.
Il faut espérer que ce système de contraception des animaux sauvages prenne de l’ampleur car c’est probablement l’une des solutions les plus efficaces à long terme et l’une des plus pacifiques. En plus, les rodenticides se diffusent dans toute la chaîne alimentaire de manière dramatique.
Le rat est aussi l’un des animaux le plus utilisé en laboratoire…
Réhabiliter la vie des rats de laboratoire est un véritable enjeu. Ils ont été placés en captivité à une époque où l’on connaissait peu de chose de leur intelligence et leur mode de vie sauvage.
On les a installés dans des petites cages, seuls, avant de se rendre compte qu’il était essentiel qu’ils vivent en groupes plus importants. Pourtant, aujourd’hui, ils disposent de cages à peine plus adaptées que celles d’il y a une quarantaine d’années. Ces conditions d’hébergement dans les laboratoires sont dramatiques.
Les rats domestiques souffrent eux aussi de la méconnaissance de l’espèce. Il est facile d’en acquérir mais on ne trouve pas d’ouvrage complet pour s’informer. La dernière synthèse disponible est académique et date d’il y a 25 ans. Ceux qui adoptent un rat domestique avancent à tâtons. On retrouve ainsi souvent des rats domestiques vivant dans des conditions inadaptées : sans congénères, dans des petites cages.... Ce sont des animaux extrêmement attachants, très joueurs et espiègles, qui demandent beaucoup d’attention. J’espère que « ScéléRats » pourra permettre de mieux comprendre leurs besoins et de leur offrir un milieu de vie plus adapté.
Qu’apporte le support de la bande dessinée à la rigueur scientifique ?
La bande dessinée permet d’allier rigueur scientifique et humour et ainsi de transmettre des connaissances de façon plus ludique et pédagogique. J’utilise un ton aussi léger que possible pour qu’elle soit accessible à tout le monde.
« ScéléRats » est une bande dessinée un peu plus technique que mes deux précédentes mais elle s’adresse tout autant au grand public, qu’à un public collégien ou à des étudiants en master ou en doctorat.
Le format de la bande dessinée rend les modèles scientifiques plus digestes, offre la possibilité de faire des blagues et d’illustrer les protocoles en les faisant vivre directement.
C’est une partie essentielle de mon travail : je ne veux pas me contenter de délivrer des résultats scientifiques mais expliquer les découvertes tout en apportant des nuances pour montrer au lecteur comment s’établit le savoir scientifique. Dans « Scélérats », on propose à plusieurs reprises aux lecteurs de se mettre à la place de l’animal. L’une des meilleures façons pour mieux le comprendre et se sentir plus proche de lui.
Propos recueillis par Karelle Bourgueil
BD “ScéléRats” - Komics Initiative
Pour en apprendre plus sur les capacités cognitives, émotionnelles et sociales des animaux :
Rencontres des intelligences animales 2026
3 jours de conférences, de projections et de débats animés par des scientifiques, des chercheurs et des naturalistes.
Quand : 21 au 23 août 2026
Où : Parc Branféré à Le Guerno (56)
