« Biomimétisme : s’inspirer de la beauté de la nature pour innover »
La nature est riche de 3,8 milliards d’années d’évolution. Puiser dans le génie du vivant pour innover, c’est le défi du biomimétisme. Alors qu’il vient de développer un liant inédit, inspiré de la salive des termites, comme substitut à la chaux vive, Sidney Rostan, expert en biomimétisme et fondateur de Bioxegy, explique comment cette démarche ancestrale permet d’innover durablement.
Comment définiriez-vous le biomimétisme ?
Le biomimétisme consiste à s’inspirer de la beauté, de la singularité et de la sophistication de la nature pour innover. La nature est parcimonieuse, elle optimise en permanence. S’inspirer de cette notion de rationalisation permet d’élaborer des technologies moins chères, moins énergivores et plus fiables. La nature innove depuis 3,8 milliards d’années, c’est une source inépuisable d’inspiration.
A quand remontent les premières innovations issues du biomimétisme ?
L’être humain s’est d’abord inspiré des formes et des éléments anatomiques de son environnement. C’est ce que l’on retrouve par exemple sur les croquis de Léonard de Vinci qui a observé et analysé le phénomène de sustentation des oiseaux pour dessiner ses prototypes d’avion.
A la fin du XIXe siècle, l’ingénieur Clément Ader s’inspire des roussettes des Indes, sorte de grandes chauves-souris, pour développer l’Eole, un prototype d’aéronef précurseur de l’aviation moderne.
Depuis les années 50, grâce aux évolutions de la science moderne (microscope à balayage électronique, analyse chimique…), on étudie et on comprend beaucoup mieux le vivant et la nature. En observant au microscope les fruits de la bardane qui s’accrochent sur le pelage de son chien, l’ingénieur suisse George de Mestral va identifier les petits crochets qui permettent à la plante de coloniser son territoire sans utiliser des pollinisateurs. Il s’en inspire et développe un système de fermeture auto-agrippant : le velcro.
A quels domaines le biomimétisme peut-il s’appliquer ?
Le champ d’application est tout simplement infini. La variété des situations et des besoins qui existent chez les organismes vivants, végétaux comme animaux, laisse supposer qu’ils ont développé une large panoplie de techniques, de fonctions et de matériaux. Historiquement, le biomimétisme a surtout été utilisé dans l’aéronautique, l’aérospatiale, la défense et l’automobile mais au fur et à mesure son utilisation se diversifie. Aujourd’hui, il s’emploie dans le ferroviaire, l’énergie, la construction, le luxe, les biens de consommation, l’agroalimentaire, les cosmétiques…
Pouvez-vous nous donner un exemple récent d’innovation inspirée du monde animal ?
Une entreprise de construction souhaitait remplacer la chaux vive, un agent agglomérant extrêmement carboné qui permet de stabiliser les sols dans les chantiers de terrassement. Pour trouver une alternative, on s’est intéressé aux termites. Leurs termitières, d’énormes ouvrages en terre pouvant atteindre les 6 mètres de haut et 25 mètres de profondeur, résistent aux pluies diluviennes et aux variations de température. Des chaînes moléculaires présentes dans la salive des termites leur permettent de lier et d’agglomérer les particules de terre. En s’inspirant de la manière dont ces groupes moléculaires agissent sur les fibres naturellement présentes dans la terre, on a obtenu un liant écologique synthétique. Il émet 70% de CO2 en moins que la chaux vive et son coût de revient est inférieur.
Comment procédez-vous pour puiser l’inspiration ?
Grâce à une veille continue, au décryptage des publications scientifiques et à des discussions avec des biologistes, nous cherchons à comprendre où, comment et pourquoi la nature peut être intéressante. La vraie valeur ajoutée du biomiméticien n’est pas simplement d’appréhender un modèle biologique mais d’être capable de le transposer de la biologie à la technologie. Au fil du temps, on se constitue des bases de données, des savoir-faire et on tire profit de ces connaissances antérieures.
Avec l’expérience, savez-vous instinctivement si vous allez plutôt vous tourner vers le monde animal ou végétal ?
Tout dépend du projet. Par exemple, si le but est de trouver un moyen pour dissiper de la chaleur, on va avoir tendance à aller chercher des similitudes chez les espèces extrêmophiles, qui ont les capacités pour vivre dans des conditions extrêmes. Mais si certaines idées semblent intuitives, on a plutôt tendance à se méfier de nos propres biais car le vivant regorge de surprises et de créativité. Quand on essaie de trop catégoriser, on peut passer à côté de bonnes idées.
Les espèces aujourd’hui éteintes peuvent-elles être, elles aussi, des sources d’inspiration ?
99% d’espèces qui ont foulé notre planète à un moment donné ont aujourd’hui disparu. Les 1% restantes sont donc a priori les plus sophistiquées et celles qui ont développé les mécanismes et les fonctions les plus robustes. On va donc avoir tendance à se tourner vers les espèces contemporaines pour lesquelles on dispose d’une littérature scientifique dense. Malgré tout, il y a encore beaucoup d’organismes vivants qui n’ont pas encore été étudiés ou observés, voire même qui n’ont pas encore été découverts.
Pensez-vous que le développement et la vulgarisation du biomimétisme puisse faire évoluer notre regard sur le respect du vivant ?
J’en suis certain. Le biomimétisme permet de sensibiliser à l’importance de la biodiversité. Il y a une collaboration à trouver avec la nature. Elle rend des services écosystémiques : elle purifie notre air, filtre notre eau, nous apporte notre nourriture et répond à beaucoup d’autres besoins, notamment dans le domaine de la santé. Le biomimétisme pousse à un exercice d’humilité : réaliser qu’ouvrir le vieux grimoire de la nature permet de trouver des idées plus malines et plus sophistiquées que ce que nous sommes capables de faire en tant qu’humains. Le biomimétisme est une manière de nous rappeler à la réalité et de nous remettre les pieds sur terre.
Propos recueillis par Karelle Bourgueil
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